Un mois avant la célébration du 45ème anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la Chine et le Gabon, le diplomate gabonais dresse le bilan à mi parcours.

Baudelaire Ndong Ella, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire du Gabon en Chine

Propos recueillis par Gaël Ossoughou

Votre Excellence bonjour, comment les relations entre le Gabon et la Chine se portent elles ?

Les relations entre le Gabon et la Chine sont excellentes.
Nous avons aujourd’hui de nombreux projets qui ont été réalisés, nous avons des projets en devenir dont j’en parlerai brièvement. Il faut dire que nos projets nous les introduisons à partir de l’ambassade de chine au Gabon. Puis ils aboutissent au ministère du Commerce où ils sont examinés avec la participation de cette nouvelle agence de coopération. Après examen ces projets sont validées et c’est alors que nous pouvons traiter avec les différentes institutions de financement. C’est pourquoi je parle de projet en devenir, parce que au niveau de l’ambassade nous faisons un suivi très étroit des projets qui ont été déjà au préalable validé par les autorités chinoises.

Voyez vous, on mesure la qualité d’une coopération, à travers le flux des visites officielles de part et d’autre entre les deux États. À ce niveau, en 2018, nous avons été honoré de recevoir la visite du ministre du ministre chinois des Affaires étrangères. En fait, il faut dire que chaque année le ministre des Affaires étrangères de la Chine accorde une visite à chaque État africain. Alors en 2018 le Gabon a été listé parmi les pays devant être visité par ce membre imminent du gouvernement chinois. Je crois que c’était le 14 janvier dernier. Parallèlement, nous avons reçu la visite de Madame la Présidente du Sénat gabonais ici en Chine, quelques semaine avant, disons fin décembre 2017, pratiquement à l’orée de l’année 2018, nous avions reçu la visite officielle du ministre gabonais de la Défense nationale, à l’époque M. Étienne Massard, et tout de suite après les 22 et 23 février le ministre chinois de la Défense a visité le Gabon et à cette occasion plusieurs projets ont été initiés. Notamment, la construction d’un centre de formation dans le domaine militaire avec les forces de défense nationale qui est en cours en ce moment. Nous avons également reçu la visite de plusieurs hauts fonctionnaires, et la cerise sur le gâteau, ce fut le sommet de coopération sino-africaine des chefs d’État qui a eu lieu en septembre dernier. Au cours duquel le chef de l’Etat, Son Excellence Ali Bongo Ondimba, lui même était présent avec une forte délégations ministérielle. Et là, plusieurs accord ont été signés entre les deux états.

Sur le plan économique, je venais d’en parler brièvement, nous avons des projets qui sont en cours : nous avons le projet de construction d’un centre de formation par le groupe Avic. C’est un groupe aéronautique, certes qui est entrain de se diversifier, puisqu’il a aujourd’hui une activité multisectorielle, mais avec une prédominance dans la construction des moteurs et même des avions. Et bien, dans le cadre de notre partenariat, ce groupe est en train de construire au Gabon 3 centres de formation à Libreville, Port-Gentil et Franceville. Il faut préciser que ce sont des centres de formation professionnelle avec comme objectif que le groupe Avic puisse assurer le management afin de nous aider à former des spécialistes dans plusieurs domaines.

Peut on savoir quelques domaines ciblés ?

Nous voulons former dans le domaine technologique, informatique… bon j’avais même demandé qu’on y intègre le domaine aéronautique mais cela exige une formation post-baccalauréat. Or jusque-là, les formations qui vont se faire se sont des formations avant le bac. Dans tous les cas, c’est un premier stade, on verra dans quelle mesure le faire parce que ce type de formation est nécessaire.

Et quels sont les délais de livraison de ces centres de formation ?

Normalement ces centres devraient nous être livrés bientôt, puisque la construction était prévue pour durer 3 ans, donc on peut penser que d’ici à 2020/2021, on pourrait rentrer en possession de ses structures.

Toujours en ce qui concerne les réalisations dans le cadre de la coopération avec la Chine, il y a les infrastructures routières. Et à ce titre nous avons la route Port-Gentil-Omboué, vous le savez, qui est en voie de finition. Vous suivez l’actualité au Gabon, donc vous savez les problèmes qu’on a avec la société China state engineering qui devait peaufiner les finitions de la Route Nationale 1. Bon, les choses vont sans doute évoluer puisque nous devons rencontrer sous peu les responsables de cette entreprise. Également dans le cadre de l’ambassade même du Gabon en Chine nous avons traité avec cette même société pour réhabiliter le siège de l’ambassade à Beijing. Et aujourd’hui on peut dire qu’ils ont exécuter le chantier à plus de 80 %.
Voilà un peu pour ce qui est du domaine économique et nous avons également plusieurs accords d’assistance que nous signons avec la Chine qui sont en cours de mise en œuvre dans le domaine militaire, je vais pas m’étendre là-dessus ici. Aussi dans le domaine civile dont les axes doivent encore être choisis d’accord partie.

Dans le cadre culturel nous avons reçu en début 2018 la visite de la troupe Shaolin qui est arrivé à Libreville pour plusieurs manifestations. De même, la chorale gabonaise Le Chant-sur-La-Lowe était au sud de la Chine, précisément en Mongolie intérieure. Voilà un peu le type d’échanges culturels que nous développons avec la Chine.
Dans le domaine du sport, nous avons également des projets. Récemment la Chine a sollicité un match amical avec l’équipe nationale du Cameroun, cela n’a pu ce faire à ce jour, alors nous sommes en train de voir dans quelle mesure récupérer la balle au rebond comme on dit, puisque les Panthères du Gabon sont toujours en lice pour une qualification en Coupe d’Afrique des nations, nous sommes entrain de voir dans quelle mesure organiser un match amical entre les Panthères du Gabon et l’équipe nationale de Chine. Surtout que la période allant d’avril à juin, la Chine a le même climat que certaine zone en Afrique, particulièrement en Égypte. Ce serait donc là une très bonne occasion pour que nos joueurs, non seulement se mettent en jambe, mais aussi puissent déjà s’acclimater. Nous sommes en train de voir comment organiser ce match amical.

Avez-vous un dernier mot avant de refermer ce chapitre sur les relations bilatérales ?

Pour clore sur ce point, vous le savez, cette année nous célébrons le 45e anniversaire des relations diplomatique entre la Chine et le Gabon établies le 20 avril 1974. Ce 20 avril cela fera exactement 45 ans que les relations diplomatiques entre ces deux pays existent. Ceci nous amène à la conclusion que les relations entre la Chine et le Gabon sont excellentes. Pour rappel, en décembre 2016 lors de la visite en Chine du président de la République, Son Excellence Ali Bongo Ondimba, les deux chefs d’État avaient levé la relation bilatérale entre les deux pays au niveau de partenariat de coopération globale, ce qui signifie que notre relation est passée au niveau de partenariat stratégique et du coup ça ouvre un champ plus large de possibilités dans les échanges. Donc ne serait-ce que sur cet aspect de la coopération, on peut affirmer que les relations entre la Chine et le Gabon ne souffrent d’aucun nuage.

Nombres de réalisations infrastructurelles sont surtout le fruit de dons de la Chine, d’où la méfiance des États occidentaux qui crient au piège. Selon vous, la situation peut elle évoluer, peut on aller vers d’autres types de financement ?

Nous insistons beaucoup, au niveau de l’ambassade pour promouvoir les partenariats PPP (partenariat public-privé). Il s’agit ici d’amener les investisseur chinois à s’installer au Gabon. Comme vous le dites si bien, beaucoup de partenariat sont établis sur le modèle EPC, c’est-à-dire que le gouvernement chinois fait un don au Gabon. Et dans ce cadre on a plusieurs édifices, tel que l’Assemblée nationale, le palais du Sénat, le stade de l’Amitié sino gabonaise etc… mais ce que nous voulons, c’est que des hommes d’affaires, des investisseurs s’installent au Gabon, l’état leur octroie certaines garanties, leur offre certaines facilités, ils font du business et cela constitue leur retour sur investissement. C’est à dire qu’ ils vont se faire de l’argent sur la base des affaires.

Restons dans ce cadre des investissements privés justement. Au sortir de la session parlementaire qui vient de s’achever le gouvernement chinois annoncé des mesures concernant l’allégement des charges fiscales sur les investissements privé est-ce que vous pensez que les populations d’Afrique centrale en général, et les Gabonais en particulier pourront bénéficier de ces mesures ?

Je pense que la mesure annoncée par le gouvernement chinois constitue une bouffée d’oxygène pour les entreprises privées qui veulent investir en Chine. Et c’est cela même qui est recherché aujourd’hui. Seulement, nous entretenons ce que j’appelle un paradigme au niveau de l’Afrique centrale. Certains pays de l’Afrique de l’Ouest arrivent encore à tirer leur épingle du jeu, j’ai par exemple un ami du Bénin qui, depuis quelques temps, fait dans la vente des graines d’acajou du Bénin vers la Chine, d’autres pays le font l’Afrique du Sud, l’Égypte. Mais au niveau de l’Afrique centrale il faut avouer qu’on est un peu rester à la traîne à ce niveau-là parce que tout simplement nous nous limitons uniquement à l’exportation des matières premières. Or ouvrir le marché chinois aux investisseurs étrangers, c’est justement là le but de la réforme et de l’ouverture initiée il y’a 40 ans déjà. Désormais la Chine veut s’ouvrir à l’extérieur, donc y compris les pays africains, y compris les entrepreneurs Africains, y compris les produits africains. À mon avis, il se pose un problème de capacité de nouveaux entrepreneurs à occuper le marché chinois.

Capacité de quel type, financière ou technique ?

À mon avis il va se poser deux problèmes. D’abord d’ordre culturel, avec la barrière de la langue et la philosophie des affaires qui est totalement différente de la nôtre. Ensuite il va se poser le problème de la concurrence avec les autres commerçants mais principalement les commerçants chinois. Est-ce que les consommateurs chinois vont s’intéresser à nos produits, est-ce que nos entrepreneurs parviendront à faire face à la concurrence agressive du marché chinois. Ce sont là des paramètres qui peuvent expliquer pourquoi on a moins des entrepreneurs de la zone Afrique centrale sur le marché chinois. Petite anecdote lors du séjour le chef de l’État nous avons organisé un sommet d’investissement autour d’un cocktail, qui permettrait de faire se rencontrer les investisseurs chinois et les investisseurs gabonais. Malheureusement, on s’est vite rendu compte que c’était plutôt les entrepreneurs chinois qui prenaient le dessus, qui étaient prêt à venir investir au Gabon avec une maîtrise parfaite du marché gabonais, plutôt que l’inverse. C’est-à-dire qu’on avait quasiment pas d’entrepreneur gabonais qui pouvaient dire « oui je suis prêt à pénétrer le marché chinois, à installer mon entreprise en Chine.

Mais restons optimistes, je pense qu’à terme tout ira pour le mieux. En fait, tout est question de communication, tout est question d’information. Nous sommes en train de prendre attache avec plusieurs organismes ici en Chine avec lesquels nous souhaitons approfondir nos relations culturelles. Afin de mieux propager l’apprentissage de la culture et de la langue. D’ailleurs, vous avez vu récemment l’ouverture à Libreville de l’ Institut Confucius, c’est pourquoi je pense qu’avec de telle structure, à terme on pourra voir plus d’investisseurs gabonais investir en Chine. Vous imaginez aujourd’hui pour trouver des produits africains soit du manioc soit des tubercules soit des légumes bien de chez nous vous allez les retrouver auprès des chinois des Pakistanais des Indiens en tout cas pas des Africains. Donc ce sont de telles aberrations qui existent encore et qui prouvent effectivement que les investisseurs africains ne sont pas très présents sur le marché.

Lors de la conférence de presse consécutive à la cérémonie de clôture de l’APN, le Premier ministre chinois a évoqué les relations de son pays avec les États-Unis, l’Europe et même les autres pays asiatiques, mais n’a rien dit sur l’Afrique. Quelle lecture pouvez vous en faire?

Oui cela peut paraître curieux, mais je pense qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter pour la bonne raison que la Chine a pris des engagements vis-à-vis de l’Afrique. Voyez-vous, tout à l’heure encore j’étais en train de feuilleter le livre du président Xi Jinping intitulée « la gouvernance de la Chine ». Et ici on se rend bien compte que le discours d’un leader, comme on le dit chez nous, est parole d’évangile. Quand un chef a parlé On se doit de mettre ses paroles en musique, ses paroles ont force de loi. On le voit dans ce livre, et je vais d’ailleurs vous citer un passage pour que vous compreniez mieux l’esprit dans lequel ce gouvernement travail. Ici à la page 153 il est dit : “il faut encourager à la fois la compétition et la collaboration et favoriser la mutation rationnelle et ordonnée des ressources humaines. Faire venir les experts et les savants notoires de l’étranger pour servir l’autre innovation scientifique et technologique fais également partir de notre stratégie (…)”.

En gros, la stratégie chinoise c’est de faire en sorte que les pays qui ont réussi avant elle puissent être d’un grand apport dans sa transformation industrielle et dans son développement. Pourtant malgré tout la Chine fais attention à l’Afrique, tout simplement parce que leurs histoires sont un peu similaires, leur ambitions aussi. Je crois à mon avis qu’il n’y a pas péril en la demeure. L’Afrique est et reste dans l’agenda de la Chine. Et même que nous avons le prochain bilan d’étape qui doit se faire d’ici 3 ans, donc en 2021. alors nous verrons à ce moment-là la position de la Chine vis-à-vis de l’Afrique. Mais je peux déjà dire que la Chine jusqu’ici, a toujours tenu parole, a toujours honoré ses engagements vis-à-vis de l’Afrique.

Toujours est-il que la Chine pourrait désormais, et à juste titre d’ailleurs, réfléchir à deux fois avant de prendre des engagements ou avant de faire des annonces. D’autant plus que dans le cadre du Focac, certains projets ont un tout petit peu impacté négativement l’ardeur de la Chine. Par exemple le projet du chemin de fer Mombassa-Nairobi qui est pourtant un projet PPP, comme ceux qu’on préconise au Gabon, la gestion managériale y a été telle que même les salaires ont du mal à être payés. Vous comprenez donc que si on ne parvient pas avoir ne serait-ce que les salaires, il est clair que le retour sur investissement se fera beaucoup plus lentement que prévu. Ainsi donc, la Chine qui a investi dans ce type de projet peut être amené à repenser sa politique de financement afin de minimiser les risques de perte.

Toutefois, l’Afrique reste, comme je l’ai dit, un partenaire important pour la Chine. Même si aujourd’hui États-Unis et l’Europe peuvent se définir comme étant des marchés primordiaux pour la Chine, il n’en demeure pas moins que le marché africain compte toujours.

Monsieur l’ambassadeur, merci.

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